Un millésime sélectif
Interview de Charles Philipponnat, dirigeant de la Maison de Champagne Philipponnat
Charles, comment abordez-vous ce millésime à travers les dégustations des vins clairs ?
« 2025 est un millésime que je qualifierais de “sélectif”. Il y a eu, au départ, une certaine inquiétude liée à un possible déséquilibre dans la matière première, notamment sur les raisins blancs, même si, chez nous, les cépages noirs restent largement dominants. Ce qui nous préoccupait surtout, c’était une forme de découplage entre la maturité technique – c’est-à-dire le niveau de sucre, donc le potentiel alcoolique – et la maturité aromatique. Les raisins étaient très mûrs, irréprochables d’un point de vue analytique, mais nous avions des doutes sur la finesse aromatique, sur la capacité à dépasser des notes un peu végétales, parfois même herbacées. Finalement, à la dégustation, notamment sur les raisins que nous avons laissés mûrir suffisamment, ce qui est toujours notre objectif, nous avons découvert des vins élégants, fins, avec une belle fraîcheur. La crainte initiale s’est donc largement dissipée : lorsque la maturité est bien atteinte, la qualité est remarquable. »
Ce constat vaut-il aussi bien pour les blancs que pour les noirs ?
« Chez Philipponnat, il concerne surtout les noirs, puisque ce sont eux qui dominent notre encépagement. Mais c’est également vrai pour certains blancs. Nous avons dégusté quelques lots de Chardonnay absolument remarquables, même si globalement ils sont un peu en retrait par rapport aux noirs cette année. Grâce à Teddy Gérard, notre Responsable du Vignoble, nous avons identifié de nouvelles sources d’approvisionnement de très grande qualité, notamment en Premiers et Grands Crus. Certains de ces lots se sont particulièrement distingués lors des dégustations de vins clairs. Nous avons donc pu sélectionner les meilleurs vins des meilleures parcelles pour correspondre à nos standards de qualité. L’autre particularité de l’année est qu’elle nous a permis de cultiver l’ensemble du vignoble selon les principes de l’agriculture biologique, sans pour autant entrer en conversion officielle. Notre idée est d’appliquer les pratiques les plus respectueuses possibles, tout en gardant une certaine liberté d’action si les conditions climatiques deviennent difficiles. L’année 2025 s’y prêtait bien, donc nous l’avons fait. »
Comment se déroulent les dégustations ?
« Le cœur du comité de dégustation, c’est notre Chef de Caves Thierry Garnier et moi. Autour de nous, nous faisons intervenir plusieurs collaborateurs expérimentés, capables d’apporter un regard pertinent. La dégustation collective est essentielle : chacun perçoit des choses différentes.
Nous procédons en plusieurs étapes. Dès janvier, nous évaluons chaque vin, parfois plusieurs fois. Puis, à partir de mars, nous travaillons sur les assemblages par cuvée. C’est un processus très itératif : on goûte, on ajuste, on recommence, jusqu’à trouver l’équilibre idéal, celui qui correspond au style de la maison et que l’on estime impossible à améliorer. »
Allez-vous millésimer cette année ?
« Il y aura des millésimes, oui, mais pas de manière systématique. Chez Philipponnat, nous préférons millésimer souvent, mais en petites quantités. Selon moi, la qualité d’un vin millésimé ne dépend pas du millésime lui-même : le millésime donne un caractère, mais la qualité repose sur la sélection des terroirs, des approvisionnements, des raisins ainsi que sur les choix de vinification et d’assemblage. Assembler, c’est aussi éliminer. Si l’on met tout dans la bouteille, ce n’est pas un véritable assemblage qualitatif. Chez Philipponnat, nous ne millésimerons pas les rosés cette année – que ce soit notre Rosé, notre Clos des Goisses Juste Rosé ou notre 1522 Rosé. Pour certaines cuvées, la décision n’est pas encore totalement arrêtée.
Pour résumer, 2025 ne sera pas une année de grande puissance aromatique, malgré la richesse des raisins, mais plutôt une année d’élégance. Certains évoquent des comparaisons avec 1982. Si c’était le cas, ce serait très satisfaisant, mais je reste prudent : le climat a changé, les équilibres aussi, et les vins d’aujourd’hui sont différents. »